St-Hilaire, Louis

(Saint-Romuald – Quartier 44 – Lot 906)

(1855-1944) Pionniers de l’industrie textile à Saint-Romuald

L’histoire de la famille St-Hilaire se confond avec celle de l’industrialisation de la Rive-Sud de Québec. Du travail de la terre aux ateliers de la célèbre « B.V.D. », trois générations de St-Hilaire ont façonné le paysage économique de Saint-Romuald.

Les origines : de la terre à l’établi

Louis St-Hilaire (1855-1944) est le deuxième fils de Pierre Pichet dit St-Hilaire et de Rosalie Guérin dit St-Hilaire, mariés en 1853. Il grandit sur la terre familiale acquise vers 1840 par son grand-père, Magloire St-Hilaire, dans le secteur de Chaudière-Bassin, un lieu-dit situé « entre les deux caps ». La maison d’enfance de Louis se dressait juste derrière l’ancien centre communautaire, une demeure longtemps connue sous le nom de « résidence de Napoléon St-Hilaire ».

Fermier jusqu’à l’âge de 14 ans, le jeune Louis bifurque vers le monde industriel en travaillant d’abord dans un moulin à scie, puis pour les compagnies ferroviaires. Témoin de la détermination de l’époque, il effectue quotidiennement à pied le trajet entre Chaudière-Bassin et Charny en longeant les rails. Après avoir exploré plusieurs métiers, il trouve sa véritable vocation en complétant un apprentissage de maître-tailleur à Montréal et à Québec. Vers 1900, il ouvre son premier atelier sur la rue Commerciale, dans un bâtiment qui sera plus tard racheté par le docteur J.W. Lachance.

La naissance d’une dynastie commerciale

En juillet 1880, Louis épouse Philomène Roberge. Le couple s’établit sur le chemin du Fleuve (à l’actuel numéro 2123), aménageant une boutique de mercerie et de chapeaux au rez-de-chaussée de leur résidence. Deux fils naissent de cette union : Louis-Joseph (1881-1960) et Alphonse (1883-1947).

Les deux fils intègrent rapidement le commerce familial et développent leurs propres spécialités :

  • Louis-Joseph suit les traces de son père comme tailleur et se spécialise dans la confection d’habits pour hommes. Il épouse Corinne Hallé en mai 1904.
  • Alphonse se tourne vers la chapellerie. Recensé comme « vendeur » en 1911, il devient un habile fabricant de « melons », ces chapeaux rigides alors incontournables dans la garde-robe masculine. Il épouse Alice Hallé, la sœur de Corinne, en octobre 1905.

L’effort de guerre et l’expansion industrielle

L’année 1917 marque un tournant majeur. Sentant les opportunités d’affaires liées à la Première Guerre mondiale, le père et ses fils ouvrent un atelier de couture à même la maison familiale pour fabriquer des salopettes. En 1918, l’obtention d’un important contrat de l’armée canadienne pour la confection de caleçons force l’entreprise à construire une annexe résidentielle et à embaucher huit ouvrières. À cette époque, la pose des boutons se fait entièrement à la main, nécessitant de fréquentes corvées familiales nocturnes pour respecter les quotas de livraison.

Le 4 février 1919, l’entreprise prend officiellement une envergure corporative avec la fondation de L. St-Hilaire & Fils Ltée, grâce au soutien financier de notables locaux : W. James Kiely, William John Roberge, Alphonse Beaudry, Napoléon Côté et Arthur Joncas. Pour la somme de 4 000 $, la jeune compagnie acquiert le « Syndicat », un édifice de trois étages construit en 1902 au coin des rues de L’Église et Commerciale. Une fière enseigne en verre y annonce leur spécialité : « L. ST-HILAIRE & FILS – NOUVEAUTÉS POUR HOMMES ».

Ls St-Hilaire, Début 20e siècle. De gauche à droite : Louis-Joseph (20 ans), Albertine Lefrançois, Rachelle Lefrançois, Mme Joseph Demers, Rose-Alma Cadoret, Alice Hallé, Corinne Hallé (future épouse de Louis-Joseph) et son épouse Philomène Roberge.

Le 3 mars 1922, une restructuration donne naissance à L. St-Hilaire Limitée. Cette nouvelle entité rachète le bâtiment du 196, rue Commerciale à Saint-Romuald pour y établir son siège social officiel. Louis-Joseph St-Hilaire prend la présidence de la compagnie, secondé par Arthur Joncas (vice-président) et son frère Alphonse (secrétaire-trésorier).

Bâtisse originale construite en 1902 à droite, l’agrandissement de 1945 au centre, celui de 1955 à gauche

La réalité des travailleurs et la longévité de Louis

Pour mesurer la croissance de l’entreprise, les archives financières de 1924 indiquent que les trois directeurs (Louis-Joseph, Alphonse et leur associé W. James Kiely) s’attribuent un salaire de 35 $ par semaine chacun. Un montant fort respectable si on le compare aux données de Statistique Canada, qui établissent qu′un ouvrier d’usine moyen gagnait environ 7,21 $ par semaine (375 $ par année) au début du siècle, tandis qu′un cadre touchait 16,27 $ par semaine (846 $ par année).

Le patriarche Louis St-Hilaire refuse de prendre sa retraite. Il conserve la gestion stratégique de l’inventaire des rouleaux de tissu et dirige le département du pressage. Véritable force de la nature, il travaille jusqu’à quinze jours avant son décès, survenu en mars 1944. Dans un article posthume de la revue interne de l’entreprise, le « B.V.D. Outlook », il est salué comme le « grand vieillard de l’industrie de la chemise au Canada ». Anecdote colorée de l’histoire locale : ce pionnier, qui souffrait de crises de gangrène à un pied, tentait obstinément de se soigner en appliquant de l’huile à bicyclette.

Département de la chemise de sport en 1943
Département de la confection : L’usine fonctionne à plein régime au milieu des années 40

L’ère de la « BiViDi » (B.V.D.) et les générations suivantes

L’entreprise familiale est éventuellement intégrée à la célèbre marque internationale B.V.D., devenant le principal employeur de Saint-Romuald. Des dizaines de membres de la lignée St-Hilaire y feront carrière :

  • Maurice (fils d’Alphonse) : Succède à son grand-père à la direction du département du pressage.
  • Paul A. (fils de Louis-Joseph) : Consacre toute sa vie à l’usine comme responsable de la confection jusqu’à sa retraite en 1974.
  • Gérard et Jacques : Commis de bureau et mécanicien à la B.V.D., les deux frères tentent une aventure entrepreneuriale parallèle en fondant St-Hilaire Manufacturing Inc. à Charny (1953-1960), spécialisée dans les vêtements pour enfants, avant que Jacques ne revienne à Saint-Romuald comme directeur de production. Il voyagera jusqu’en Europe et aux États-Unis pour moderniser les techniques de l’usine locale.
  • Charles et son épouse Hélène Lafresnaye : Charles dirige l’équipement de 1951 à 1977. Hélène y entre comme couturière en 1937 pour un salaire de 6,20 pour 47 heures par semaine. Les archives de l’époque rappellent les échelles salariales : une couturière d’expérience y gagnait entre 17 et 20 $ par semaine avant de devoir, selon la coutume de l’époque, quitter son emploi lors de son mariage en 1943.
  • Roger, Lucille, France et Yves : représentent les vagues suivantes à l’administration, au magasin d’usine ou au génie industriel jusqu’à la fin des années 1970, fermant ainsi la boucle d’une histoire familiale s’étalant sur près de 80 ans.
Louis-Joseph St-Hilaire, vers 1955

Faits historiques et sources vérifiables

  1. L’évolution de la toponymie (Rue Commerciale / Chemin du Fleuve) : la rue Commerciale était l’artère principale de Saint-Romuald, longeant le fleuve Saint-Laurent. Elle a été renommée Chemin du Fleuve lors de la fusion municipale avec la ville de Lévis.
    Source : Banque de noms de lieux, Commission de toponymie du Québec.

  1. Les contrats de l’armée et le textile (1914-1918) : pendant la Première Guerre mondiale, le ministère de la Milice et de la Défense du Canada a massivement octroyé des contrats de sous-vêtements (caleçons) et d’uniformes à de petits ateliers régionaux pour soutenir le Corps expéditionnaire canadien, ce qui a provoqué le boom industriel de l’atelier St-Hilaire.
    Source : Musée canadien de la guerre / Rapport du Vérificateur général du Canada (1918).

  1. L’achat du bâtiment du « Syndicat » (1919) : le bâtiment mentionné au coin des rues de l’Église et Commerciale correspond historiquement à la succursale locale de la Société de colonisation ou des syndicats de commerce de l’archidiocèse de Québec, des structures coopératives typiques du tournant du siècle sur la Rive-Sud.
    Source : Registre foncier du Québec (Bureau de la publicité des droits de Lévis).

  1. L’industrie de la chemise et la marque B.V.D. : la marque B.V.D. (fondée à l’origine aux États-Unis par Bradley, Voorhees & Day) est devenue au Canada synonyme de sous-vêtements et de chemises de haute qualité. L’usine de Saint-Romuald a été l’un des joyaux de cette production manufacturière au Québec au milieu du XXe siècle.
    Source : Association canadienne du textile / Gagnon, G. (1993). Saint-Romuald d’Etchemin : une ville, une histoire.

  1. Pouvoir d’achat et données salariales historiques : les indices de comparaison salariale (le ratio de 17,75 en 2005 pour 1 en 1914) s’appuient sur l’indice des prix à la consommation (IPC) historique compilé pour analyser l’évolution du coût de la vie au Canada.
    Source : Statistique Canada (Série historique de l’Indice des prix à la consommation, catalogue no 62-001-X).

Nous remercions la Société de généalogie de Lévis, dont madame Pauline Dumont, et la Société d’histoire de Lévis de nous avoir partagé leurs recherches et donné accès à leur documentation.

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